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Femmes et changements climatiques : l’enjeu de la propriété terrienne


Dernier ajout : 13 février 2019, par SUCO

Femmes et changements climatiques : l’enjeu de la propriété terrienne
par Karine Brière, SUCO, Sénégal

Dans le cadre de notre projet au Sénégal, notre équipe abordera deux grandes thématiques : l’autonomisation économique des femmes et l’adaptation aux changements climatiques. S’il est souvent dit que les femmes sont les premières victimes des changements climatiques, il importe également de voir l’envers de la médaille : c’est aussi avec leur savoir-faire et leurs connaissances du terrain que l’on peut s’adapter adéquatement aux réalités.

Beaucoup se sont penchés sur les meilleurs stratégies pour y promouvoir leur rôle essentiel. Nous pouvons trouver des recommandations telles que l’octroi de sièges dans les conseils décisionnels aux femmes, l’augmentation du financement pour les projets construits par elles et pour elles, l’intégration de normes plus strictes par rapport à l’égalité des sexes, l’ajout de régulations politiques, etc. Toutes ces solutions sont viables et souhaitables, cependant, je crois nécessaire d’illustrer la complexité d’appliquer de telles mesures lorsque les femmes ont encore si peu accès à la propriété terrienne. À mon sens, la propriété terrienne est l’une des pierres angulaires de notre société capitaliste où les politiques nationales, économiques et sociales furent largement teintées par celle-ci.
Si nous réfléchissons à la période de colonisation de l’Afrique, les décisions revenaient aux colonisateurs, alors grands propriétaires terriens. Bien que les autorités colonisatrices ce soient, pour la plupart, retirées, il n’en demeure pas moins que le système implanté a, quant à lui, persisté. Ainsi, la prise de décision économique et politique revient souvent aux puissants propriétaires terriens, individus ou entreprises, à qui l’on affuble trop facilement le chapeau de principaux agents du développement économique.

Par « prise de décision dans les communautés », j’entends à la fois une place à la table des décisions de la communauté, mais également un droit de regard sur la production de la terre familiale . Bien que l’agriculture repose surtout sur les femmes dans les zones rurales, la culture commerciale, essentiellement masculine, favorise la monoculture et restreint le choix des femmes quand à la semence pour l’agriculture familiale. Entre le bois de l’écorce, la femme peut difficilement prendre de décision dans la communauté et reste démunie face aux semences disponibles.

Nous observons cette même tension entre la propriété terrienne et l’obtention de crédits bancaires. Lorsqu’une femme tente d’obtenir du financement pour coordonner un projet en lien aux changements climatiques, celle-ci se voit régulièrement refusé les prêts. J’y vois deux raisons principales, la première est l’absence d’un homme accompagnateur lors de la demande de crédit , la deuxième, plus subtile, est l’absence de biens. Les chances d’obtenir du crédit alors que l’on ne possède strictement rien sont très minces. Il semblerait donc que les femmes bénéficient de moins de support économique. « Près de 70% des fonds octroyés dans la lutte contre les changements climatiques sont attribués à des projets d’envergure technologiquement avancés et essentiellement contrôlés par des hommes. Les 30% restants sont distribués à des microprojets dans les communautés rurales, partiellement gérés par des femmes ». La sous-représentation du financement pour les femmes s’explique en grande partie, à mon avis, par cet obstacle d’accès à la propriété terrienne.

Pour récapituler, sans propriété terrienne, il est infiniment plus ardu pour la femme d’être entendue dans les conseils des communautés ; d’être autonome sur le choix des semences sur la terre familiale ; de modifier la culture commerciale pour l’adapter aux réalités alimentaires de la région ; et de recevoir du financement pour accomplir des projets. Ces bilans font aussi abstraction complète des purs principes d’égalité des genres et des chances (qui devraient guider le développement de nos sociétés mondiales), sans omettre la sécurité économique procurée par l’accès à la propriété terrienne.

L’accès des femmes à la propriété terrienne passe certainement par des campagnes de sensibilisation, par une amélioration de l’éducation offerte à tous et toutes , par l’établissement de mesures et de normes égalitaires au sein des conseils et des organismes. Toutefois, comment pouvons-nous concrètement assurer l’application de telles normes alors que les mentalités sont des idéologies inextricables et peu malléables sur le court terme ?

Les résultats d’une étude conduite en Tanzanie en 2012 nous offrent une piste de réflexion intéressante. Le Land Act de 1999 fut le premier document tanzanien reconnaissant explicitement les droits de la femme en tant que propriétaire terrienne. Bien qu’en théorie, les provisions législatives permettaient à plusieurs femmes vivant avec leur mari d’obtenir des droits de propriété, en pratique, les changements apportés par la nouvelle législation ne se sont pas traduits concrètement. Le problème principal était le coût onéreux de la propriété qui empêchait les foyers de devenir propriétaires .

En collaboration avec la Banque Mondiale et la municipalité de Kinondoni, le Conseil municipal de Dar es Salaam a fait l’acquisition de plusieurs terres et les a mises en vente en offrant deux options : en acquérir une à prix modique ou en acquérir une encore moins chère à la condition de rendre la femme copropriétaire. Les résultats de la recherche démontrent qu’inclure un incitatif économique qui est conditionnel encourageait les foyers à rendre les femmes copropriétaires. mais favorisait, en général, l’accès à la propriété terrienne des femmes chez les foyers choisissant même la première option, faisant monter de façon draconienne le pourcentage de femmes copropriétaires de 13% à 75% dans le cadre de l’étude !

La réflexion sur le rôle crucial des femmes dans l’adaptation aux changements climatiques doit considérer l’enjeu de l’accès à la propriété terrienne pour faire des femmes des agentes économiques du développement durable. Pour ce faire, des législations seront essentielles, mais elles devront également être accompagnées de d’autres incitatifs tels que ceux proposés par la Tanzanie.

Bibliographie
Comité québécois femmes et développement. « Femmes et changements climatiques : Fiche synthèse ». CQFD. 12p.
Daniel Ayalew Ali, Matthew Collin, Klaus Deininger, Stefan Dercon, Justin Sandefur et Andrew Zeitlin. 2016. « Small price incentives increase women’s access to land titles in Tanzanie ». Journal of Development Economics. No.123 : p.107-122.
Janvier 2019. Atelier Femmes et changements climatiques. Formation. Québec.
ONU Femmes. Women’s Land and Property Rights. En ligne : http://asiapacific.unwomen.org/fr/focus-areas/women-poverty-economics/women-s-land-property-rights (page consultée le 2 février 2019).


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