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La fin de l’ACDI, prévue et prévisible

23 mars 2013, Le Devoir - par Pierre Beaudet, Professeur à l’École de développement international et de mondialisation de l’Université d’Ottawa

samedi 23 mars 2013

23 mars 2013, Le Devoir
par Pierre Beaudet, Professeur à l’École de développement international et de mondialisation de l’Université d’Ottawa

Dans les années 1950, la planète vibre au rythme du changement. L’Europe tente de se reconstruire après avoir échappé de justesse à l’orgie de destruction fasciste. L’Afrique et l’Asie luttent pour l’irrésistible projet de décolonisation. Dans les Amériques, une vague pousse vers la justice sociale et la démocratie. L’ONU, dont on rêve depuis des années, est née. Au milieu de tout cela, surgit l’idée du développement et de la coopération internationale. Les États-Unis et l’URSS ont conscience qu’il est impossible d’assurer la paix par les anciennes pratiques coloniales. Les pays de ce qui ne s’appelle pas encore le tiers-monde réclament la fin du pillage des ressources naturelles.

Finalement, dans les années 1960, le Canada décide d’embarquer dans l’aventure. L’opinion publique est acquise à l’idée que la pauvreté qui sévit sur les quatre cinquièmes du globe est moralement et politiquement intenable. Un visionnaire, Paul Gérin-Lajoie, alors nommé à la tête de l’Agence canadienne de développement international (ACDI), arrive pour donner un élan au mouvement. Fort de ses succès en tant qu’ex-ministre de l’Éducation dans ce Québec de la Révolution tranquille, il pense que le développement international est l’affaire de tout le monde et dote l’ACDI d’une mission : participer au développement des pays pauvres. Tout au long de ces années tumultueuses, l’ACDI et toute une pléthore d’ONG pétillantes d’énergies et d’idées deviennent un interlocuteur respecté du tiers-monde. À l’ONU, le Canada se fait le champion du développement en réclamant une contribution mondiale équivalente à 0,7 % du PNB des pays riches dans la bataille mondiale contre la pauvreté.

Mais plus tard, la guerre « froide » entre les puissances redevient chaude. Au début des années 1980, le président Reagan amorce une remilitarisation des États-Unis. Au Canada, ce vent conservateur ramène la politique canadienne dans le « rang ». L’ACDI s’aligne sur la Banque mondiale, qui veut « dompter » les pays récalcitrants du tiers-monde. De sérieux conflits éclatent avec des ONG qui veulent prendre au mot l’impératif de la lutte contre la pauvreté, incompatible avec les « recettes » néolibérales imposées aux pays pauvres. Au tournant des années 1990, le gouvernement (libéral) de l’époque effectue une coupe sombre (plus de 30 %) dans les budgets de l’ACDI, au nom d’une nécessaire « austérité ». Les mouvements populaires et les ONG ne sont pas d’accord. Du côté des ONG, l’idée par rapport à l’ACDI est qu’il faut « sauver le bébé » et « jeter l’eau du bain », c’est-à-dire ramener la mission fondamentale (la lutte contre la pauvreté) au-devant de la scène. Les ONG marquent un coup en l’an 2000 avec l’Assemblée générale de l’ONU, qui interpelle la communauté internationale autour d’un programme modeste mais important de relance du développement.

La grande régression

En 2006, Stephen Harper forme un gouvernement minoritaire. Ses proches conseillers ont plusieurs projets dans leurs tiroirs, dont celui d’en finir avec cette ACDI, perçue, comme Radio-Canada, la protection de l’environnement et de la culture, la redistribution entre les provinces, comme un vestige d’une période révolue. En 2007, un comité du Sénat propose d’abolir l’Agence. En 2010, le verdict du monde tombe. La candidature du Canada au Conseil de sécurité de l’ONU est rejetée par la vaste majorité des États, une défaite aussi humiliante que révélatrice.

Dès la mise en place d’un gouvernement majoritaire en 2011, la machine s’emballe. Le gouvernement s’en prend à certaines ONG qu’il juge « radicales » (notamment Alternatives et Kairos), qui ont le malheur de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Les programmes de partenariat sont détruits, qui permettaient aux entités non gouvernementales de développer des projets avec des fonds publics. Par la suite, Harper ferme Droits et démocratie, un organisme paragouvernemental qui n’a rien de radical, mais qui commet le « crime » de dire que les Palestiniens aussi ont des droits.

Parallèlement, l’aide aux pays qui reçoivent de l’aide de l’ACDI est revue. Des pays parmi les plus pauvres, en Afrique notamment, sont éliminés. Comme par hasard, ce sont des pays où les relations commerciales et la présence d’entreprises canadiennes ne sont pas très importantes. Également comme par hasard, d’autres pays deviennent des « partenaires privilégiés », parce qu’on y trouve des entreprises canadiennes, notamment dans le domaine minier. Au bout du compte, le Canada devient, selon l’OCED, le « mauvais exemple » des pays riches en réduisant sa contribution au développement international à des niveaux inédits (moins de la moitié du fameux 0,7 % promis en 1970) !

Puis, ces derniers temps, la dérive s’accélère. L’ACDI, sous les ordres du ministre Fantino, tente de coopter des ONG pour redorer le blason des minières canadiennes en Afrique et en Amérique latine, pendant que d’autres sont éliminées du système de financement, au grand plaisir d’une galaxie d’ONG « évangéliques », principalement basées en Alberta, qui obtiennent de généreux subsides pour « évangéliser » les pauvres et lutter contre « les perversions » (l’homosexualité). En définitive, tous les principes sur lesquels l’ACDI a été construite sont systématiquement détruits.

Fin d’une époque

À Ottawa, dans les milieux qui suivent ce dossier, personne n’est dupe devant la « fusion » de l’ACDI et du MAECI. Le MAECI, dont la mission est de défendre les intérêts économiques et politiques du Canada dans le monde (selon la vision du gouvernement en place), n’est pas mandaté pour « lutter contre la pauvreté ». Le développement international, en devenant une sous-branche des affaires étrangères, sera remis dans le rang, comme d’ailleurs cela est survenu récemment en Nouvelle-Zélande, où un gouvernement très conservateur a procédé exactement à la même chose et où le résultat a été la quasi-destruction du programme d’aide au développement. Certes, il est prévisible que le gouvernement maintienne certains programmes, surtout dans le domaine de l’aide humanitaire d’urgence, qui ne cesse de croître devant l’ampleur découlant des politiques d’exclusion et de militarisation actuelles. Il y aura beaucoup de victimes à ramasser dans le sillage de la « guerre sans fin » qui ne cesse de traverser la planète sous l’égide des États-Unis et de leurs « amis », comme le Canada.

Il y a cependant un « détail » important qui, pour le moment, échappe à cette restructuration des (néo)conservateurs. La société canadienne n’est plus ce qu’elle était. Des liens de solidarité ont été établis par des ONG, des mouvements populaires, et même des institutions comme les universités et les municipalités. Autrefois subventionné en partie (mais pas en totalité) par l’aide publique gérée par l’ACDI, ce vaste secteur va continuer et pourrait même devenir plus fort et surtout plus indépendant. La semaine prochaine, à Tunis, des milliers d’ONG seront réunies pour le Forum social mondial, où se retrouvent d’ailleurs un très grand nombre d’organisations canadiennes et québécoises. La lutte contre la pauvreté (qui est une lutte contre l’injustice), l’aspiration à la paix et à la dignité (ce qui veut dire confronter la militarisation), l’élaboration d’une perspective de développement durable (ce qui implique de résister au pillage de la planète par les multinationales pétrolières et minières), seront des thèmes à l’ordre du jour. Une nouvelle et immense toile de coopération est en train de se construire, et elle sera sur le chemin des néoconservateurs.

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